mardi 14 avril 2015

Mangez-moi, Agnès Desarthe

Auteur: Agnès Desarthe
Année: 2006
Édition: Olivier (de l')

306 pages
Langue: française

existe en poche Points.

« Je me demande à quel moment j’ai compris qu’il fallait faire beaucoup plus d’efforts qu’auparavant pour continuer à vivre. Simplement à vivre. Je m’étais toujours figuré, je ne sais pourquoi, que l’existence avait la forme d’une montagne. L’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte correspondaient à la montée. Ensuite, arrivé à quarante ou cinquante ans, la descente s’amorçait, une descente vertigineuse, bien entendu vers la mort. Cette idée, assez commune je crois, est fausse. Je le découvre un peu plus précisément chaque jour. C’est par la descente qu’on commence, en roue libre, sans effort. On dispose de tout son temps pour contempler le paysage et se réjouir des parfums – c’est pourquoi les odeurs d’enfance sont si tenaces. »


  Myriam a traversé beaucoup de choses, rêveuse, fantaisiste, innocente et complétement perdue, elle décide un beau jour d’ouvrir son propre restaurant. Mais attention, Chez moi n’est pas un restaurant comme les autres, dans son restaurant-utopique on célèbre la saveur, la chaleur, les parfums, les souvenirs, la nostalgie et tout ça à des prix « petits et pas cher ».
Pourtant, Chez moi va devenir à sa grande surprise un lieu de rencontre, un havre de paix où tout le monde se retrouve, le rendez-vous des habitués, des premières clientes, les générations s’y croisent un peu comme une grande famille mal assortie, un peu étrange au premier abord mais qui dégage un halo de chaleur et d’espoir. Par sa cuisine Myriam rapproche tout le monde et tente de comprendre les méandres de son passé, de comprendre comment et pourquoi elle en est arrivée là, pourquoi sa vie a-t-elle été aussi rude. Car contrairement à son restaurant, qui nous inspire la joie de vivre, la réunion et les rencontres, Myriam est seule et ne savoure pas la vie, elle ne fait que survivre.

Style de l’auteur
Agnès Desarthe nous livre une histoire à la fois douce tendre et violente. Subtil mélange de nostalgie et de regrets elle nous fait miroiter le passé de Myriam par petits morceaux en nous faisant remonter dans le temps. Le récit ressemble à un songe coloré au parfum de ciboulette, de basilic, de coriandres, de thym, d’oignons… L’auteur nous perd à travers un dédale d’épices, un rythme rapide, un enchaînement de phrases courtes et saccadées. Elle nous décrit tout à travers des images toujours plus abracadabrantes et métaphoriques. On découvre la famille de Myriam au fur et à mesure du récit sans jamais vraiment les rencontrer, tout est très complexe car il y a beaucoup de monde pourtant elle n’a plus aucune relation. Agnès Desarthe jongle avec les personnages, elle nous offre un véritable méli-mélo de personnages avec une poésie profonde. Chaque phrase est un délice toujours plus grand, on savoure la souplesse de ses mots, de ses lignes, l’enchaînement de ses métaphores. Notre appétit grandit et ne se retrouve rassasié qu’à la toute fin. Agnès joue avec notre gourmandise en nous faisant goûter sa recette mystique, mélange utopique d’un espoir nouveau, d’un courage difficile, et de rêves trop grands.

L’énigmatique et sauvage Myriam
Myriam, est une femme-enfant, une femme-errante, idéaliste, fantasque qui n’aspire qu’à la stabilité et semble perdue dans un monde beaucoup trop complexe pour elle. Au fur et à mesure que l’on découvre son parcours, on découvre une femme fragile guidée par ses instincts, ses pulsions, ses désirs, mais par rien de raisonnable. Seule et sans soutien elle décide de monter un restaurant, entreprise importante qui nécessite beaucoup d’investissement, d’argent, de volonté de ténacité : tout ce qu’elle n’a pas. Elle ouvre un restaurant, alors qu’elle n’a pas assez d’argent, donc elle vit dans son restaurant allongeait dans sa banquette, se baignant dans son lavabo. Elle ne fait que survivre et dans ce domaine elle est passée maître dans l’art. Mais à un moment donné survivre ne suffit plus. Prendre la fuite devient pesant, fatiguant. Vivre avec des regrets ne fait que nous cuire à petit feu et Myriam commence doucement à le comprendre. « Mangez-moi » subtile mélange qui nous rappelle Alice de Lewis Carroll, Myriam se compare à Alice, comme elle, elle n’est jamais à la bonne taille, elle n’arrive pas à trouver le lieu où s’adapter.
Sa rencontre avec Ben jeune étudiant énigmatique, à la grâce mystique va changer sa vie. Il est tout ce qu’elle n’est pas : vif, sage, patient, et contrairement à elle mature. Parce que même si lui non plus n’a pas été gâté par la vie, il aide Myriam au restaurant et fait tout ce qu’elle devrait faire, signer les papiers, payer les factures. Les rôles sont inversés le serveur devient le gérant et Myriam suit la cadence. Il voit en Myriam quelque chose de nouveau, de simple et pourtant de bouleversant. Car c’est ce qu’elle est, bouleversante. Au fur et à mesure on découvre une femme dangereuse qui ne répond qu’à ses désirs, qui a passé ses dernières années « sur les routes », portait par le vent des regrets, elle a fait escale dans un cirque puis elle a échoué jusqu’à Chez moi. Elle veut repartir de zéro, recommencer, mais le seul moyen qu’elle trouve c’est de se tisser une vie toute prête, elle tisse des toiles de mensonges et ne fait que se perdre davantage. Aller de l’avant lui fait peur, mais Ben est là pour la repousser dans ses retranchements, la mettre à l’épreuve ; son voisin, fleuriste réservé et mal à l’aise, ses premières clientes Simone et Hannah, qui luttent contre leurs devoirs de philosophie également. Tout ce monde rallume en Myriam la flamme de la vie, et elle se bat avec panache contre les fantômes de son passé.

La thématique
Malgré le caractère bon vivant du récit, l’auteur aborde des thèmes durs et violents avec une gaité parfois paradoxale. L’amour, le regret, l’infidélité, la confiance, l’isolement, le courage, le désir, sont des thèmes importants. L’amour est omniprésent, l’amour maternel de Myriam envers son fils, l’amour de Myriam pour Octave, étrange petit garçon, l’affection de Myriam pour Ben, son affection pour Vincent, son voisin fleuriste, l’attirance de Vincent pour Myriam. Les amours perdus : l’amour qu’elle a porté à son mari, l’amour qu’elle a porté à son fils, l’attirance qu’elle portait à ce cultivateur mystérieux rencontré lors de son errance. Mais tout ceci est un leurre que nous tend l’auteur, cet amour n’est que désirs, pulsions et égoïsme de la part de Myriam, un désir qui l’a rongée et qui la ronge encore, il n’a façonné que des regrets. Myriam erre, c’est une âme perdue, seule et fatiguée à la recherche d’un lieu d’attache, pourtant lorsque l’occasion se présente elle prend la fuite. Myriam se cherche tout le long du récit, elle fait face à son courage.

Mon avis
Agnès Desarthe m’a séduite, à coup de soupe, de côte d’agneaux, de tartines, de salades composées,… Elle a réveillé l’éternelle gourmande qui sommeille en moi, m’a mis en appétit par ses mots, ses tournures, et ses leçons de vie. Ce livre déborde de bon vivre, malgré les sujets graves. Ainsi on passe de la joie à la tristesse, du dégoût à la compassion. Lorsque l’on referme le livre on ne peut qu’avoir un sourire qui se dessine sur notre visage, car ce livre redonne goût à la vie, le courage d’avancer, nous donne envie de voyager. Il nous redonne l’appétit de vivre.

Un véritable coup de ♥

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